Prendre le temps de penser dans un monde pressé
Il y a des mots qui, à force d’être répétés, perdent leur sens. La bienveillance en fait partie. On nous en sert à toutes les sauces : management bienveillant, communication bienveillante, entreprise bienveillante… Tout doit désormais être baigné de bienveillance. Mais à trop vouloir paraître bienveillant, on finit par ne plus l’être. Et c’est ce que j’appelle une vertu dangereuse, une vertu qui se retourne en son contraire. Une bonne intention qui chavire en écueil.
Car sous couvert de bienveillance, on n’ose bien souvent plus rien dire à son entourage ou ses collaborateurs, on n’ose plus les contredire, de peur de les offenser. La bienveillance devient alors de la complaisance : on préfère ménager les susceptibilités que chercher la vérité. On fait passer l’absence de jugement pour une forme de bonté, le refus de critiquer pour de la tolérance, le silence pour du respect. Mais rien n’est plus violent, au fond, que cette complaisance lâche qui confond la confrontation avec le conflit et le respect avec le non-dit.
Étymologiquement, bienveillance signifie « vouloir le bien ». Vouloir le bien, ce n’est pas caresser l’autre dans le sens du poil : c’est estimer sa pensée, se confronter à lui, débattre, oser le questionner, pour aller toujours vers plus d’intelligence et de vérité. Or on sait bien que c’est en frottant les idées entre elles que jaillit la vérité. Une idée n’est pas vraie parce qu’elle est aimable, mais parce qu’elle résiste à la contradiction.
Mettre une pensée en contradiction, en difficulté, ce n’est pas l’humilier, c’est au contraire la considérer. C’est lui accorder assez d’importance pour l’éprouver, la pousser dans ses retranchements, la rendre plus juste. La confrontation, loin d’être un conflit, est un rapprochement. Elle oblige à penser. La confrontation n’est pas le conflit, la contradiction n’est pas l’humiliation. À l’inverse, glisser sur les opinions d’autrui pour ne pas paraître trop critique, c’est ne pas les prendre au sérieux. C’est leur refuser le respect véritable, celui de l’examen.
Alors, être bienveillant, c’est ne pas fuir la discussion, mais y entrer pleinement. Oser confronter pour mieux comprendre. Oser juger pour mieux distinguer. Pour ne pas faire de la bienveillance de la complaisance.
Julia de Funès Philosophe Chroniqueuse
Auteure notamment de « Socrate au pays des process » et « Le développement (im)personnel », la philosophe Julia de Funès interroge le monde du travail moderne dans ses chroniques pour L’Express. Elle pose un regard sans concession sur certaines pratiques des entreprises et propose aux managers de sortir des sentiers battus.
Publié le 26/11/2025 dans L’Express